Anouch Seydtaghia
Lundi 13 juin 2005
LOGIQUE. Les Anglais se passionnent pour ces mots croisés un peu tordus composés de chiffres. Les lecteurs du «Temps» pourront bientôt s'y frotter.
Un peu de courage! Cette grille de 81 cases n'est peut-être pas si effrayante que cela... Voyons. Une poignée de chiffres a déjà été dispersée sur ce carré de neuf cases sur neuf. Reste à remplir les cases blanches. Après dix minutes, le score n'est pas brillant: six chiffres découverts. Et encore, deux ne sont pas 100% sûrs... Pour découvrir les 48 restants, une seule solution: consulter sur Internet les trucs et astuces concoctés par les pros. Snif! Ma fierté en prend un sacré coup...
Ce qui ressemble à une petite séance de torture mentale s'appelle le sudoku. Plus qu'un petit jeu innocent, c'est aujourd'hui un véritable phénomène. Les Anglais en sont devenus fous. Depuis peu, les principaux quotidiens du pays publient chaque jour leurs grilles de sudoku, que les lecteurs s'arrachent. Après l'Angleterre, le mouvement a rapidement conquis l'Australie, les Etats-Unis, et tout bientôt la Suisse. En juillet et en août, Le Temps publiera en effet chaque jour une grille de sudoku.
Les règles sont très simples. Le jeu se compose de neuf grilles de neuf cases chacune, qui forment au total un carré de 81 cases. Le but du jeu est de remplir ces cases en prenant garde à ce qu'un chiffre de 1 à 9 ne figure qu'une fois par colonne, une fois par ligne, et une fois par carré de neuf cases. Il n'y a aucune addition à effectuer. Pour aider le joueur, chaque grille de base comporte une trentaine de chiffres. Reste à trouver les autres en utilisant plusieurs règles de logique!
Malgré son nom, cette variante du Rubik's cube n'a pas grand-chose de nippon. Certes, sudoku est l'abréviation de la phrase «suji wa dokushin ni kagirua», qui signifie en japonais «seul un chiffre est autorisé». Mais son origine serait chinoise. Il y a des milliers d'années, les Chinois s'intéressaient déjà au «carré magique», dont la somme de chaque ligne et colonne était identique. Au XVIIIe siècle, le mathématicien bâlois Leonhard Euler crée le «carré latin», où les symboles n'apparaissent qu'une fois dans chaque ligne et colonne. Ces carrés tombent dans l'oubli, jusqu'à ce que l'éditeur américain Dell Puzzle Magazines, crée dans les années 70 une grille appelée «Number Place». Réticents face aux mots croisés qui ne fonctionnent pas avec leur alphabet, les Japonais s'enthousiasment pour ce qu'ils renomment le sudoku.
L'hystérie actuelle est causée par un certain Wayne Gould, juge néo-zélandais à la retraite vivant à Hongkong. Il découvre les sudoku en 1997, et passe six ans à programmer un logiciel permettant de créer de nouvelles grilles. Une fois celui-ci au point l'automne dernier, il contacte le Times. Le quotidien anglais adopte immédiatement ses grilles, suivi deux jours plus tard par le Daily Mail. Le Daily Telegraph se lance en janvier, rapidement suivi par tous ses concurrents. Liste à laquelle on peut désormais ajouter Le Temps.
Michael Mepham gravite au cœur de ce phénomène. C'est lui qui fournit les grilles de sudoku au Daily Telegraph. «Je viens de signer avec la Handelsblatt en Allemagne, le Melbourne Times en Australie et le Los Angeles Times, énumère l'éditeur. Le succès est incroyable, et le sudoku devient une véritable drogue pour les joueurs. Une mère de famille m'a récemment raconté qu'elle avait oublié d'aller chercher ses enfants à l'école deux fois la même semaine, tant elle était absorbée par ses grilles!»
Les journaux tentent de se démarquer. Le Guardian affirme ainsi que ses sodoku sont de qualité supérieure, car fabriqués à la main par un Japonais. «Les créer avec un ordinateur revient au même, car c'est un jeu de logique», affirme Michael Mepham. Wayne Gould propose son logiciel de création de grilles pour 14,95 dollars, disponible via www.sudoku.com. Alors que d'autres sites, tel www.sudoku-solver.com, offrent des logiciels gratuits de résolution de grilles. Le Times a même créé une version de sudoku pour téléphone mobile.
L'engouement pour les sudoku va-t-il durer? «Oui, j'en suis certain, poursuit Michael Mepham. Les règles sont très simples, et le jeu prenant. Les sudoku continueront à avoir leur place près des mots croisés.» Alors que les livres compilant des grilles de sodoku se multiplient – ils ne sont pas encore apparus en Suisse – certains éditeurs se sont mis à créer des grilles en trois dimensions, voire avec davantage de cases. Selon Michael Mepham, les sudoku de 81 cases, les plus simples, auront toujours plus de succès. Il y a d'ailleurs de la marge: il existerait 10 puissance 50 sodoku au total, soit un 10 suivi de 49 zéros...
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